jeudi 25 novembre 2010

L'apprenti sorcier Bertrand Chamayou

…. Ou l’apprenti sorcier qui dompte le piano !


Mardi 7 septembre, dans le cadre du Festival de piano aux Jacobins, crée il y a 30 ans et le premier du genre, Bertrand Chamayou nous a offert le plus déconcertant des concerts, nous permettant ainsi de mieux saisir les apports de la musique contemporaine.

Le lieu tout d’abord : les anciens abattoirs de Toulouse-devenu Musée d’art moderne-une grande nef et ses absidioles pourrions-nous dire.
500 personnes présentes, d’une écoute formidable. Pas de chaises. Une lente déambulation pour tous, de piano en piano, au fur et à mesure que notre pianiste choisissait celui lui permettant d’interpréter la partition retenue. Aux murs, des toiles de Morellet, Fontana, Soulages, Sam Francis, George Rousse, Casio Shiraga, Emilio Vadova et Domenico Bianchi.
 
Domenico Bianchi
 En fait, « ayant eu carte blanche pour imaginer un projet hors-du-commun », Bertrand Chamayou a « voulu transformer l’idée même de ce qu’est unconcert en une sorte d’exposition éphémère », « transposant les principes d’une exposition dans l’univers musical », cela lui permettant d’établir un parallèle entre les nouveaux codes de la peinture abstraite , et ceux de la création musicale depuis l’après-guerre. Pari plus que réussi.

Déambulant, nous pouvions nous recueillir seuls dans un coin ou aller près d’un piano pour apprécier le jeu de l’artiste, voire se laisser hypnotiser par son jeu, l’exécution musicale étant filmée en temps réel et rétro-projetée dans les salles adjacentes.

Le programme maintenant : 15 morceaux de musique, de Stockhausen à Thomas Adès.

80 mn de piano, les pièces étant enchaînées les unes aux autres, un continuum qui captait notre attention…tout en nous déconcertant parfois, la difficulté étant de saisir à quel moment le passage de l’une à l’autre se faisait. Et Bertrand Chamayou se déplaçant d’un piano à l’autre, une bande son faisant la transition.

En introduction tout d’abord, des sonorités de gong dans un registre grave et de cymbales antiques dans l’aigu. Le côté méditatif inspiré des rituels tibétains nous a de suite permis d’aller vers notre intériorité et de laisser place à une disponibilité totale pour la musique choisie. Celui qui nous a permis cela est Giacinto Scelsi avec son œuvre Bot-Ba de 1952

Et, si je peux me permettre de citer les morceaux qui m’enthousiasmèrent je nommerai le Klavierstück V (1954) de Stockhausen. Sa force venant de l’alternance de longs silences, densification et dissolutions de particules sonores. Les contrastes nous interpellaient fortement.

piano préparé
Morning Music (1972) de George Crumb, une musique puissante évoquant la Genèse jouée sur un piano « préparé » le son du piano étant modifié par la pose sur les cordes de feuilles de papier, d’où une impression de son inconnu.
Dans cet esprit de piano « préparé », mentionnons Primitive (1942) de John Cage, vis et boulons, à nouveau dans les cordes, donnant des sons d’instrument à percussion !
piano préparé
Hommage à Berényi Ferenc 70 (1997) de György Kurtag , musique aux confins du silence jouée sur un petit piano dont les cordes étaient étouffées par une super sourdine. Beaucoup de délicatesse, de poésie rêveuse. Tout cela devant une très belle photo de George Rousse.
A nouveau de George Crumb, Intermède d’après son Vox Balaenae (1971), évocation du raga indien par pincements de cordes et vibrations nées de l’apposition de morceaux de métal. Le tout compété par des vocalises générées par l’application de ciseaux sur les cordes, ce qui donnait un son cristallin.

Darknesse visible (1992) de Thomas Adès, transcription « éclatée d’une chanson pour voix et luth de John Dowland (fin XVIe siècle) nous surprenait par ses dynamiques extrêmes, ses changements de registre, ses recherches sonores avec trémolos. Une œuvre s’inscrivant dans une magnifique continuité de la musique ancienne avec sa personnalité XXe siècle.

Pour clore cette soirée toute de surprises et d’émerveillement à une écoute nouvelle de sons si travaillés, nous citerons Le Tombeau de Messiaen (1994) de Jonathan Harvey. Le jeu pianistique de Bertrand Chamayou était mixé avec la bande d’un piano retravaillé en studio. Des sons de cloche en fin de partition nous ont d’autant plus surpris que la conclusion fut explosive.

Bertrand Chamayou interpréta également des œuvres de Wolfgang Rihm, de Luigi Nono, Olivier Messiaen, John Cage, faisant de son programme un moment d’une intensité exceptionnelle.

Toutes ces recherches du XXe siècle sur les sons nouveaux étaient merveilleusement rendues en ces Abattoirs à l’acoustique curieusement tout à fait bonne.

Merci aux organisateurs de ce Festival de piano dit « Piano aux Jacobins », le premier crée en France après la guerre ! Et comment remercier Bertrand Chamayou de nous conduire avec une telle intelligence sur les voies de la musique dite « contemporaine » !

Jean-Michel Basquiat, L’urgence de dire, l’urgence d’être reconnu

Peu d’artistes de ces 50 dernières années font l’objet d’appréciations aussi contrastées.
Certains vous disent le trouver formidable, d’autres le considèrent comme insignifiant, voire médiocre.
Certains y voient une urgence intérieure à peindre, une explosion d’énergie créatrice, d’autres n’y voient que gribouillages.
Bref Jean-Michel Basquiat dérange. Le mythe de l’artiste des rues disparu avant la trentaine, appartenant à la communauté noire américaine, perdure et occulte sans doute la force percutante de son travail.
Pourtant, cet homme multiple, porteur de toutes les sensibilités urbaines de son époque, annonce nombre d’artistes d’aujourd’hui ( graffeurs, BD/peinture, expressionnisme social par exemple).

Sa rencontre avec Warhol ne peut être le fruit du hasard. Les deux hommes si perméables à leur environnement newyorkais sauront, mieux que quiconque, y trouver la source profonde de leur inspiration et expression.

Pulsante, au rythme des divers courants Underground, du jazz, et d’aspects plus sombres, New York révéla Basquiat à lui-même, ses fameux graffiti signés SAMO apposés dans les endroits stratégiques des quartiers de Lower Manhattan, sur les taudis comme près des galeries de Soho le faisant dans le même temps connaître de tous. Chacun se demandait qui était derrière tout cela ! Immergé dans la pauvreté extrême, la violence, l’injustice, le racisme… il donnera un tour très politique à ces graffiti que l’on retrouvera ultérieurement dans ses peintures.

Se faire connaître, se faire admettre dans sa riche singularité de Noir pour ensuite s’exprimer par des peintures d’une rare fulgurance.

Très vite, en effet, dès 1982, à 22 ans, il est sollicité par la galeriste Annina Nosei pour une première exposition personnelle. L’année suivante, il participe à la Biennale du Whitney Museum et est exposé à Bâle par E. Beyeler !
En 1984, il connaît un succès retentissant lors de son exposition à la galerie Mary Boone/ Michaël Werner de New-York. Enfin, le très influent Bruno Bischofberger qui le suivra ensuite tout au long de sa carrière (en fait seulement huit ans) monte l’exposition Collaborations : Basquiat, Clemente, Warhol à Zürich.

L’exposition présentée au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris permet, enfin, de découvrir l’ensemble de son œuvre. Seules deux toiles sont présentes dans les collections publiques françaises, au Centre Pompidou à Paris et au Musée d’Art moderne de Marseille !

Dès l’entrée dans les premières salles du Musée, on est saisi par l’ampleur et la force de sa peinture : caractère synthétique de ses traits expressifs et densifiés à l’extrême, non complaisance quant au sujet, talent à trouver les justes accords de couleurs.

De cet œuvre protéiforme, qui vous prend à l’estomac, on retient que dès ses premières toiles il se méfie du « trop beau » et que comme Beckett qu’il a beaucoup lu, il cherche à aller vers un art dépréciatif, trouvant une aisance et une forme de résistance dans le processus construction/déconstruction.

Cy Twombly et ses « griffures, ratures et mots aux évocations étranges », Burroughs et ses « mots coupés-collés », les séries télé, les bandes dessinées, l’art brut de Jean Dubuffet et en particulier ses « dessins d’enfant », les tableaux aux inclusions multiples de Rauschenberg, la joyeuse liberté de Picasso, l’ont convaincu de l’importance de se donner une totale liberté dans le processus créatif. A l’instar des plus grands, il présente une implacable capacité à assimiler le meilleur pour l’intégrer dans son travail auquel il donne un tour très personnel et nouveau, car magistralement enrichi des cultures haïtienne et africaines.
L’homme très cultivé, lecteur depuis l’enfance de livres d’art et visiteur non moins assidu des grands musées newyorkais, s’inscrit dans le grand courant de l’Histoire de l’art.
Voilà certainement l’un des apports majeurs révélés par cette exposition rétrospective.

Si, les sujets sont souvent les mêmes, visages tels des masques, crânes tels des Vanités, boxeurs célèbres, guerriers puissants ou portraits christiques portant couronne, succession répétitive de mots sibyllins procédant parfois des « cadavres exquis », la présentation chronologique de ses toiles montre bien que leur traitement pictural va évoluer sur les huit années.

A noter qu’une salle réservée à ses dessins montre que nombre d’entre eux sont des dessins préparatoires. Donc la fulgurance d’exécution (plus de 1000 toiles et 2000 dessins sur 8 ans) est souvent précédée de réflexions et mise en page diverses. L’homme réfléchit avant de peindre.

Dans la première salle, Untitled (skull) de 1981 nous atteint violemment. Un crâne surdimensionné (d’un homme noir ?) occupant l’ensemble de la toile, aux traits très fouillés, en rapport avec les dessins ‘d’écorchés’ scientifiques qui offrent à voir intérieur et extérieur, se projette vers nous dans la violence de ses couleurs, cicatrices, repeints, cheveux-clous. Allusion au Christ ?


 Untitled (Skull), 1981

Quelques mètres plus loin, Untitled (two heads on Gold) 1982, présente un double portrait en dyptique, à guche Basquiat, à droite Warhol. Ce dernier racontera que Basquiat le lui fera porter deux heures après leur première rencontre… Stridence des verts s’opposant à la richesse des parties peintes en or, prééminence des cheveux/coiffe hérissés, traits dessinés à la craie grasse blanche formant masque et impossibilité à aller au-delà, la confrontation est rude tant plastiquement que sociologiquement !


Two heads on Gold, 1982

Plus loin, les tourbillons chaotiques donnent une lecture complexe de ses toiles. Portant en lui le statut de l’homme noir américain, Basquiat fait de « son identité fragmentée » l’épicentre de sa production.

Undiscovered Genius of the Mississippi Delta, 1983, se déploie sur plus de 4 m de long. Textes/mots, figures, ébauches diverses nous plongent dans le Deep South, ses champs de coton et ses esclaves. Une écriture faussement frustre pour traduire la dureté de traitement.


Undiscovered Genius of the Mississippi,1983

Hollywood Africans, 1983, nous parle de gangstérisme, de tabac, pop corn, sucre de canne, et d’improbables stars africaines. Une lecture volontairement brouillée ?


Hollywood Africans, 1983

Per Capita, 1981, indique sur la gauche ce que les Blacks gagnaient mensuellement dans chacun des Etats cités, l’homme central affublé d’un caleçon de la marque Everlast se positionnant en E Pluribus, soit le Christ parmi les siens, sa grande auréole amplifiant le propos.

Per capita, 1981
Viendra ensuite sa période de collaboration avec Warhol, le galeriste Bischofberger leur ayant suggéré de faire des toiles à deux. Coup de bluff ? Confrontation fructueuse ? Qui tire le mieux parti de cette collaboration ? Warhol avec ses sérigraphies intégrées à l’écriture picturale de Basquiat, ou ce dernier cherchant à apparaître au premier plan de la toile, quitte à prendre un malin plaisir à recouvrir les traces de Warhol ? Le génie de la Pop et de ses œuvres clean face à la frénésie picturale de son cadet, il fallait pour l’un comme pour l’autre oser.

La critique sera sévère et conduira à la brouille des deux hommes. Aujourd’hui, ces deux façons d’appréhender une époque prennent un nouveau sens en s’inscrivant dans le courant de l’histoire de l’art.

Les deux dernières salles montrent un travail allant en deux sens opposés, précurseur d’une nouvelle période ?

Ainsi une toile comme Light Blue Movers, 1987, frappe par son économie de moyens. Un fond blanc, neutre, deux déménageurs –blacks- dans l’effort du transport d’un lourd fauteuil, cela engendrant souffle colérique et pensées négatives, et, dans le bas de la toile, une allusion à la pesanteur de pieds chargés de la valeur monétaire de ce lourd meuble…


Light Blue Movers, 1987

Keep Frozen, 1987, deux policiers armés, deux pingouins bras levés : l’artiste joue froidement du jeu de mots « Keep Frozen » qui dans l’argot des flics newyorkais signifie « bras levés » ! et de ces deux malheureux, pauvres pingouins de s’être laissés prendre dans les rets de la police.


Keep Frozen, 1987

De même, les pattes d’oiseau dessinées sur nombre de toiles des années 2007-2008 ont-elles une signification particulière, les sans-abri newyorkais inscrivant ce sigle au-dessus d’emplacements où certains d’entre eux avaient trouvé la mort. Un avertissement pour la communauté.
En fait, il apparaît aujourd’hui, au regard des expositions rétrospectives qui lui sont consacrées, que Basquiat a encore beaucoup de choses à nous révéler. Ses phrases, ses mots empruntent à nombre de cultures différentes, et seul le temps permettra peut-être d’en « démêler l’écheveau ».

Comment, en effet ne pas nommer ainsi le dernier tableau de l’exposition Untitled 1987,
Rébus et marelle de mots appartenant tant au monde des sans-abri qu’au vocabulaire corporel et nombreuses répétitions encadrées, raturées, répétées donnant un sentiment d'étouffement. On y plonge, l’on ne sait quand on en ressort !


Untitled, 1987
Courez voir cette exposition. L’œuvre de Basquiat aussi bref que titanesque est un « marqueur » de l’expression contemporaine. Et… il avait pour « pairs » les artistes Pop et Minimalistes, ce qui, en soit, en dit long sur son cheminement aussi vital qu’unique.